Partager l'article ! Lettre ouverte d'un ouvrier du Livre à Patrick Eveno: A Monsieur Patrick Eveno Monsieur, &nbs ...
A Monsieur Patrick Eveno
Monsieur,
Je vous ai croisé l’année dernière dans notre Maison du Livre. Ce jour-là, vous étiez invité par l’Institut CGT d’Histoire du Livre Parisien (IHS). Votre présence dans ces lieux chargés d’histoire était, me semble-t-il, liée à un projet culturel sur la presse écrite dans la Capitale. Plus précisément, un événement qui devait se dérouler dans le quartier où les journaux sortaient des rotatives au siècle dernier, aussi chauds que les croissants du four du boulanger.
Des amis de l’IHS m’avaient, entre deux portes de cet immeuble historique baptisé Blanqui, fait part de leurs impressions à votre sujet : « Certes, il n’est pas de notre bord, mais il nous semble honnête dans sa démarche intellectuelle ». N’est-ce pas une attitude sensée de syndicalistes aguerris et conscients des « contradictions au sein du peuple » ? A défaut de leur trouver une solution, pour reprendre le thème d’un discours de Mao Tsé Toung de 1957, sur la dialectique marxiste.
Je me souviens leur avoir répondu : « soit, comme tout historien qui se respecte ». Cette expression consacrée a été démentie il y a quelque temps par vos déclarations, ce qui exige quelques précisions.
Je vous écris donc pour exprimer ma préoccupation quant au rôle que vous tenez à jouer dans le débat de la presse, au regard de votre statut d’historien et de la notion de respect, cette dernière étant me semble-t-il liée intimement à l’épistémologie de votre discipline.
La démarche épistémologique en histoire, si toutefois il s’agit bien de votre champ d’intervention, consiste à s’interroger, par exemple, sur la nature des sources à partir desquelles se construit le savoir historique. Cette démarche repose également sur la définition des champs couverts par la recherche. Pour résumer, elle nous amène à ces questions essentielles : comment s’écrit l’histoire et quelles sont les exigences de la société à son égard ?
Je pense qu’il est nécessaire de garder cette réflexion en mémoire, surtout quand l’historien tente de comprendre et expliquer le présent à travers l’interprétation du passé. Un exercice, que beaucoup qualifieraient de périlleux. Ne nous berçons pas d’illusions, quel que soit son souci d' « objectivité » et de rigueur, l’historien reste le témoin et l’écho de son temps. D’autres affirmeront qu’il y a de bons et de mauvais historiens.
Certes, dans la mesure où il n’est jamais seul face à l’objet de son étude, l’historien n’est jamais neutre. Pour autant, celui-ci peut-il se prévaloir de son statut pour donner un avis qui serait plus de l’ordre de l'idéologie que de l’analyse ?
Vous l’aurez compris, cette question nous renvoie aux propos que vous avez tenus récemment sur les mouvements sociaux dans les entreprises de presse. Propos, notamment retranscrits par des journalistes de La Croix et Le Monde et que je rappelle in extenso :
« Les ouvriers du livre sont dans une logique suicidaire. Le système (de distribution) n’est plus adapté, en l’état, à la réalité du moment. La baisse de la diffusion, la gestion des invendus, les progrès technologiques imposent une redéfinition du métier des ouvriers du livre. Pour faire des économies et répondre au plus juste aux besoins réels des points de vente, il est indispensable de regrouper les réseaux de distribution. On a donc, de fait, moins besoin de manutentionnaires. L’impact de ce type de grève est immédiat pour la vente au numéro des quotidiens. Toutes les études fines l’ont montré : à la suite d’une grève, ils perdent pour toujours entre 2% et 5% de lecteurs. Ces derniers ne reviennent plus acheter leur journal en kiosque. » (La croix, 7/01/10).
« Beaucoup s'interrogent sur la stratégie du SGLCE. Patrick Eveno, historien de la presse, parle d'une "attitude suicidaire" : "Pour obtenir des dédommagements, ils sont prêts à tuer la presse", juge-t-il. » (Le Monde, 16/01/10).
Les deux articles dans leur intégralité pourraient faire l’objet d’un décryptage et d’une critique à visée pédagogique dans une école de journalisme. Les étudiants devraient dire si oui ou non, les règles professionnelles, voire la charte des journalistes de 1918, ont bien été respectées.
Mais là n’est pas le sujet, puisque vous êtes historien. Arrêtons-nous sur la question de la légitimité de l’expertise des Médias dont vous êtes un spécialiste renommé. Le recours à "l’expert" est devenu indispensable pour crédibiliser les discours et faire l’économie d’une investigation trop coûteuse ou trop longue. Ainsi, l’information sur la distribution de la presse ou les mutations de l’imprimerie se limite, à quelques rares exceptions, à des généralités, à une caricature des faits et des personnes.
D’où l’obligation pour le journaliste de faire appel aux experts (historiens, sociologues...) afin de donner à l’article des vertus scientifiques. Mais le résultat est souvent médiocre si l’expert en question intervient à l’emporte pièce et ne prend pas le temps et le recul nécessaires.
Un historien nigérien disait à juste titre : « J’appuie une lecture de l’histoire « à rebours » : car pour mieux connaître le singe, il faut d’abord comprendre l’homme.
Aussi, avant d’affirmer que les Ouvriers du Livre sont dans une logique suicidaire, l’historien n’a pas d’autres choix que d’attendre que son hypothèse se vérifie et de s’appuyer sur des situations similaires du passé.
Les ouvriers des Messageries, qui ne prétendent pas au statut d’historien mais défendent le leur en tant que socle social ont bien plus de légitimité que vous pour déclarer que les patrons de presse ont à leur encontre une logique d’éradication. Les faits et les chiffres, si toutefois ceux-ci suffisent à vous convaincre nous disent que les ouvriers des messageries ont vu leur effectif fondre de plus de 70% dans les vingt dernières années. La « logique suicidaire » dans laquelle ils seraient d’après vous inscrits, répondrait, peut-être, à votre souhait de voir la poignée restante se défenestrer.
Peut-être que leur disparition vous faciliterait la tâche pour écrire leur histoire. Plus de témoins : le crime intellectuel serait parfait…
Vous serez d’accord avec moi, les discours caustiques relèvent d’un exercice facile mais leur utilité, d’un point de vue didactique, n’est pas démontrée.
Pour revenir à vos arguments, je ne peux m’empêcher de vous dire que les salariés des NMPP - aujourd’hui Presstalis - n’ont pas attendu votre "éclairage" pour être acteurs des mutations que les messageries de presse ont connues, depuis leur création le 16 avril 1947.
Certes, la disparition des tâches répétitives de manutention est tout à fait acceptable si elles peuvent être effectuées par des robots industriels. Mais dans le cas présent, la modernisation technique n’est plus à l’ordre du jour au sein des messageries. Le besoin de manutentionnaires, contrairement à ce que vous affirmez, est bien réel. Seulement, ce sont des salariés au statut précaire qui réalisent aujourd’hui le traitement des titres sur les plates-formes régionales. Pour justifier la politique d’externalisation des prestations, la direction logistique de Presstalis use d’un argument écologique : la mutualisation des transports et des espaces logistiques participerait au développement durable ! En réalité, l’objectif est d’asphyxier le peu d’ouvriers qui restent dans l’entreprise et de polluer le droit social des salariés travaillant sur ces plates-formes.
Quant au soi-disant immobilisme ou archaïsme du syndicat du Livre, il suffit de consulter les documents sociaux de l’entreprise pour se convaincre qu'il a contribué de manière responsable et intelligente, aux évolutions industrielles nécessaires dans le secteur de la distribution.
Ce qui ne veut pas dire qu’il a renoncé pour autant à la défense des salariés de la profession, mais qu’il a toujours mené son activité syndicale en tenant compte des évolutions de la presse et de ses difficultés.
La création des Agences régionales des Messageries (ARM) en 1975 pour répondre aux besoins de l’impression décentralisée de la presse quotidienne nationale et leur disparition aujourd’hui est un exemple de cette capacité qu’ont les ouvriers des messageries à s’adapter.
La liste des transformations au sein de notre entreprise mériterait que l’on s’y attarde tant elle démontre les efforts consentis par les salariés pour permettre à la presse d’être distribuée dans les meilleurs conditions.
Affirmer que le syndicat du Livre et ses adhérents défendent leur pré carré est une hérésie. Cette vision est d’autant plus déplorable quand c’est un historien qui reprend l’argumentaire des patrons de presse, sans se soucier d’apporter la nuance indispensable à un vrai débat.
Dans la crainte de ne pas être entendu, vous débitez un « discours » dans lequel la haine l’emporte sur la raison. Nous serions prêts à tuer la presse pour y trouver des avantages financiers dites-vous, si c’était le cas nous vivrions depuis longtemps dans l’opulence. Mais puisque vous évoquez la question des dédommagements, je vous rappelle que M. Yves de Chaisemartin, ex patron du groupe Socpresse, a perçu la somme de 30 millions d’euros d'indemnités de départ en 2004. Oui, celui-là même qui a été condamné en 2009 pour abus de bien sociaux par le tribunal correctionnel de Paris, dans le cadre de la cession du siège parisien de France-Soir en 1989...
Si votre curiosité d’historien vous conduit un jour dans l’imprimerie du groupe Riccobono à Bournezeau en Vendée, sachez qu’elle appartient à l’Etat, dans la mesure où elle a été financée par les aides à la presse !
L’histoire est d’autant plus agréable à lire quand elle est illustrée d'anecdotes. En voici une, parmi tant d’autres, pour votre prochain ouvrage, qui pourrait s’intituler Plus belle la vie aux NMPP.
Un haut responsable du groupe NMPP a obtenu tout récemment par décision de justice, une indemnité de 1,8 million d’euros. Limogé de son poste pour malversations, il a bénéficié d’une « erreur » de la direction générale dans la procédure de licenciement !
Ceux qui veulent tuer la presse fréquentent les salons parisiens, ce ne sont pas ces ouvriers que vous jugez avec mépris. Enfin, permettez-moi de relever une contradiction dans votre discours : dans un journal, vous déclarez que les salariés s’attachent désespérément à leurs postes de travail et dans l’autre qu’ils veulent obtenir des dédommagements pour quitter ces mêmes postes.
En fin de compte, de témoins des faits, les Ouvriers du Livre se retrouvent coupables dans votre histoire. Je ne peux qu’adhérer à la sagesse de cet historien nigérien et vous dire qu’une histoire engagée dans le présent n’est ni moins érudite, ni moins rigoureuse que d’autres. L’exigence de la vérité et la mise hors la loi des falsificateurs et des négationnistes constituent dans tous les cas, les principes qui fondent votre discipline.
Je ne saurais trop vous conseiller de participer à un vrai débat, voire à un colloque sur ces questions, au sein de notre syndicat. Les travaux qui en seraient issus pourraient faire l’objet d’une publication sans doute appréciée par votre auditoire universitaire. A défaut d’être de vilains petits canards, les Ouvriers du Livre seraient les acteurs d’un support pédagogique dirigé par un historien de l’Université Panthéon-Sorbonne.
Dans l’attente de cette rencontre historique, je vous recommande la lecture de l’ouvrage de Georges Devereux « De l’Angoisse à la Méthode » qui a ouvert la voie à une épistémologie et à une méthodologie nouvelles dans les Sciences Humaines.
En cette période de vœux, veuillez Monsieur accepter les miens pour que les contributions des uns et des autres soient faites dans un esprit d’ouverture et débarrassée de toute charge émotionnelle.
Michel Pavard
Ouvrier des Messageries, historien de son vécu et expert en mutations, dans le cadre des restructurations industrielles des NMPP/Presstalis.