Avec mes remerciements aux auteurs..
Libération, le jeu du maillon faible
18 Février 2009 Par dominique conil
Un pas, minuscule et ravageur, vient d’être franchi dans le hall de Libération. Presque rien, des phrases reprises et répétées, de dépêche en journaux, honteuses : cette fille là n’est pas assez appréciée pour que l’on fasse grève.
Elle s’appelle Florence Cousin, il a fallu que je m’en aille cliquer sur Rue 89 pour trouver son visage masqué, que je me dise, ah, oui, bien sûr, Florence Cousin.
Vingt-cinq ans de maison donc, fin de mandat syndical, et un licenciement sec qui tombe pour faute professionnelle : la dame serait mauvaise secrétaire de rédaction, au terme de trois semaines de formation. La voici couchée dans le hall de Libé, en grève de la faim aujourd’hui encore.
On lit, ici et là. Elle « reconnaît qu’elle n’est pas très populaire sur son lieu de travail » ( rue 89) « Fragile ». « Pour beaucoup le scrutin ( rejet de la grève) reflète la faible popularité de la journaliste » ( Le Monde). « Dans le colimaçon du journal, on parle d’incompétence… » Et j’ai lu pire encore. On résume : Florence Cousin n’a pas été élue Miss rédaction de l’année.
J’ignore qui sont les Grands Communicants pressés d’ainsi nourrir articles et dépêches .De pervertir l’information, au demeurant. Ces phrases là sont tuantes. Imaginez : vous ouvrez un journal, vous lisez cela, venu de gens avec lesquels vous travaillez depuis un quart de siècle. Vous ne valez pas une grève…
C’est faux. Des gens se relaient la nuit auprès de Florence Cousin. Dès l’annonce de son licenciement, une quarantaine de personnes se sont mobilisées. Lundi, la rédaction a débrayé trois heures. Louis Sckorecki, longtemps critique à Libé, parti il y a deux ans, prend sa défense sur son blog : http://skorecki.blogspot.com/2009/02/mourir-liberation.html
C’est faux, car le problème n’est pas Florence Cousin. De joyeux incompétents, à tous les niveaux, partis avec de solides indemnités, nous en avons tous connu, à Libé. Mais la donne a changé, fini les « guichets départs », la direction annonce huit ou neuf licenciements contraints, ce qui toujours met une chaude ambiance.
C’est faux, car jeudi, les salariés du journal étaient appelés à voter pour ou contre une grève à propos de ces futurs licenciements. Florence Cousin, ici , est le maillon faible, celle qu’on sort du jeu en premier.
Libé a voté contre la grève, en écrasante majorité. Pour des raisons un peu plus complexes que le taux de popularité d’une journaliste. Evitement pour les uns ( tant que ça ne me tombe pas dessus) et difficulté réelle à faire une grève dans un journal mal portant. Faire grève dans une rédaction, c’est une vraie punition. On se prive de faire ce qu’on aime, on se prive d’article, de page, on a la triste impression d’abimer un outil précieux. Non, pas facile, parfois nécessaire.
Après large écho médiatique et négociations, Laurent Joffrin propose un licenciement indemnisé, une formation réelle et sur plusieurs mois ( qui peut-être aurait dû avoir lieu avant…), un reclassement. Offre temporaire, précise-t’il, puisque la dame sous la couverture rose qui campe dans le hall, une semaine de grève de la faim, refuse. Elle veut pouvoir, après formation, avoir une chance de réintégrer le journal.
Nous en sommes là. Je n’aime guère commenter Libération. Ce que j’avais à dire, je l’ai dit en temps et en heure, à Libé où j’ai longtemps travaillé. Maintenant, l’histoire avec un journal, c’est comme une histoire de couple. Préserver ce qui fut m’importe davantage que commenter ce qui n’est plus. Comme tout le monde, j’ai vu des gens quitter Libé meurtris, cassés, ou aigris. Mais c’est la première fois que je vois, dans le cadre de ce qui est , hélas, un très ordinaire conflit du travail, un dégraissage comme on dirait ailleurs, utiliser l’attaque personnelle, la phrase destructrice pour justifier une faible mobilisation ou comme on l’écrit pudiquement, un « trouble à Libération ». Ca, ce n’est vraiment pas bien.
Photo de JP Quino / flickr
Commentaire parmi d’autres
Florence Cousin, je l'apprends aujourd'hui par ton billet, Dominique, a été ma stagiaire en SR et éditing
dans une école de formation à laquelle je collabore et ce pendant une session d'une semaine. Libé lui avait "offert" une semaine de formation pour devenir SR, alors qu'elle sortait d'un tout
autre métier. Et avait, si ma mémoire est bonne, avait été aussi pendant un moment en arrêt maladie. Elle devait du jour au lendemain apprendre un nouveau métier. Avec exactement 5 jours pour se
former. Au premier jour de la session d'une semaine que j'animais,lors des présentation, elle a dit très exactement "je suis paniquée, je n'ai qu'une semaine pour tout apprendre..., lundi
prochain je dois démarrer..." Pendant toute la durée du stage, elle s'est montrée très vive, très impliquée, très participante aussi dans le groupe et faisant preuve d'une très grande envie
d'apprendre et de dépasser son anxiété. Nous avons eu l'occasion de nous rencontrer quelques semaines plus tard avec les autres membres du groupe et même si elle était encore "en observation dans
son nouveau métier", j'ai eu l'impression qu'elle se sentait mal accueillie, pas encouragée...bref, pas encore très bien dans sa nouvelle peau.
Aujourd'hui, j'apprends par ton billet qu'en fait, sans le savoir, je l'envoyais au casse-pipe. Je suis indignée. Les réactions pour le moins évasives lorsqu'il m'est arrivé depuis de croiser des
gens de Libé ou issus de Libé autour de son nom auraient dû m'alerter.... J'ai vraiment honte de ne pas avoir senti ce qui allait se passer.
Que les salariés le Libé estiment qu'elle ne vaut pas une grève me fait hurler. Oui, cette fille est fragile. Non, elle ne vient pas du sérail. Non, elle n'est pas née avec une carte de presse
dans son portefeuille. Elle est EXACTEMENT l'incarnation de la politique de ressources humaines que pratiquent nos journaux: licencier les anciens, ceux qui coûtent cher, les journalistes de
métier, et faire "monter" d'autres catégories de personnels à moindres frais en leur faisant valoir la PROMOTION que cela représente pour eux. Quitte à les envoyer à l'abattoir. Je suis
SCANDALISEE !!! Et crois-moi, Dominique, que ton billet, je vais le faire circuler !!!!
Merci de m'avoir informée....
http://www.mediapart.fr/club/blog/dominique-conil/180209/liberation-le-jeu-du-maillon-faible
le lien utile pour en savoir plus pour en comprendre plus pour tenter d’être nombreux à écrire au journal Libération aux journalistes à la confédération CGT aussi …
Laurent MOUCHARD-JOFFRIN ne sera peut être plus directeur d’un quotidien redevenu « Libé » quand Florence finira le stage qu’elle demande aujourd’hui !
Peut être alors sera-t-il possible en fait de venir travailler dans CE journal
..
Qui sait ce que sera l’avenir ???